La réalité du rang du prophétat
Qu’est-ce que le prophétat ? C’est un don accordé par Dieu. S’il était un rang que l’on pouvait acquérir par l’effort, chacun deviendrait prophète. La nature même des prophètes est telle qu’ils ne tombent pas dans une chaîne de discours inappropriée ; ils ne s’engagent pas dans ce « dialogue avec le moi intérieur ». Les autres êtres humains, en revanche, peuvent entrer dans un état où ils se laissent tellement absorber par ces échanges qu’ils perdent complètement de vue Dieu.
Les prophètes, quant à eux, en sont préservés. Ils sont si profondément absorbés en Dieu, et tellement immergés dans le dialogue et l’entretien avec Lui, que leur cœur et leur esprit n’ont ni la capacité ni l’espace pour accueillir une telle succession de pensées. En réalité, il ne subsiste en eux qu’un seul canal: celui du dialogue avec Dieu. Puisque c’est tout ce qui demeure en eux, Dieu converse avec eux, et eux-mêmes s’adressent souvent à Dieu.
Chez un être humain ordinaire, lorsque — dans la solitude et l’inaction apparente — surgit une suite de pensées mauvaises, si l’on observait un prophète dans un état semblable, on pourrait, par erreur et par ignorance, penser qu’il n’est pas engagé dans un dialogue avec Dieu. Or, il n’en est rien. Un prophète converse avec Dieu en tout temps, disant :
« Ô Dieu ! Je T’aime et je recherche Ton agrément. Accorde-moi une grâce telle que j’atteigne le rang et la station qui sont ceux de Ton agrément. Donne-moi la capacité d’accomplir des œuvres qui Te plaisent. Ouvre les yeux des gens afin qu’ils Te reconnaissent et se prosternent à Ton seuil. »
Telles sont les pensées et les aspirations d’un prophète. Il y est si totalement absorbé et perdu que les autres ne peuvent les comprendre. Un prophète demeure constamment engagé dans ces pensées avec délectation, jusqu’à atteindre un état où son cœur se liquéfie ; alors son âme se met à jaillir et se jette avec force et vigueur au seuil de Dieu, proclamant :
« Tu es mon Seigneur ! Oui, Tu es mon Seigneur ! »
C’est alors que la grâce et la miséricorde d’Allah le Très-Haut affluent, et que Dieu s’adresse à lui et lui répond par Son propre discours. Il s’agit là d’un phénomène d’une extrême délicatesse, que tous ne peuvent comprendre, et dont le plaisir ne peut être décrit par des mots. Ainsi, un prophète frappe encore et encore à la porte de la providence divine (rubûbiyyat), tel un homme assoiffé en quête d’eau, et c’est là qu’il trouve réconfort et jouissance.
Un tel être vit dans le monde, mais n’est pas du monde. Il ne désire rien de ce monde ; c’est plutôt le monde qui le sert, et Dieu Tout-Puissant place le monde à ses pieds.
Voilà, brièvement, la position du prophétat. À ce stade, les deux formes de dialogue avec le nafs mentionnées plus haut sont réduites en cendres, et un troisième courant de dialogue commence: un dialogue qui commence et s’achève uniquement avec Dieu. À ce moment, l’individu absorbe le dialogue divin, exempt de l’ambiguïté et de la confusion propres au dialogue avec le moi intérieur.
En réalité, il se détache totalement de ce monde, à l’image d’un homme asservi aux plaisirs charnels qui développe une relation avec un bel être aimé et ne cesse de le fantasmer ; les plaisirs sensuels d’un tel individu atteignent leur sommet dans son bien-aimé, et il n’éprouve aucun désir de rencontrer quiconque d’autre. De la même manière, un prophète intensifie sa relation avec Dieu Tout-Puissant à un point tel qu’il devient extrêmement réfractaire à toute intrusion dans sa retraite et son intimité. Il converse avec son Bien-Aimé, trouve en Lui plaisir et réconfort, et ne souhaite se séparer de cet état de recueillement ne serait-ce qu’un instant.
Cependant, Dieu Tout-Puissant le ramène dans le monde afin qu’il réforme les hommes et serve de miroir reflétant l’image de Dieu. C’est en Dieu Tout-Puissant qu’un prophète éprouve le plaisir et c’est en Lui qu’il recherche l’extase. Je ne peux décrire cet état d’aucune autre manière, bien que mon cœur en soit rempli, et plus j’expose ce sujet, plus je ressens de plaisir. Mais où trouver les mots pour m’exprimer ?